Raine_Adieu_Prairies_Heureuses_Livre_871842684_MLKathleen Raine

Chez Stock

256 pages

 

Résumé:  Dans cette autobiographie, Kathleen Raine, poète et critique célèbre en Angleterre, retrace l'itinéraire d'une enfance singulièrement consciente et difficile.  Élevée dans les landes sauvages aux confins de l'Écosse, enfermée par le poids des conventions sociales, la petite fille se libère des contraintes à travers le rêve, la réflexion, et la poésie. 

Nous suivons l'évolution, la quête spirituelle de cette adolescente cherchant à concilier le patrimoine lyrique des ballades écossaises, lié à sa mère, le monde empreint d'une morale sévère, héritée du père, avec son propre regard, indépendant et aigu, et son sentiment païen du sacré face à la beauté sauvage de la nature.

Les premières expériences amoureuses vécues comme des approches manquées de l'absolu et de la liberté laissent un goût amer intérieure contre le père.

Toute femme se reconnaîtra dans ce cheminement vers une véritable libération, au delà des revendications tapageuses, grâce à une connaissance plus intime des êtres et des choses, grâce aussi à une identification aux solitaires mis au ban de la société. 

La langue concise et poétique exprime admirablement cette dure nécessité que Kathleen Raine ressent de devoir devenir soi-même après la progressive destruction de l'innocence, dans la nostalgie de ces "prairies heureuses", dont la mémoire demeure à jamais hantée.

Mon avis:  Je ne connaissais pas du tout cette auteure avant ma dernière visite à la grande bibliothèque, trouvée au hasard des rayons en cherchant Beatrix Potter.  C'est une belle découverte.  Elle a énormément de publication en anglais, mais on peut lire un article sur cette poétesse sur ce lien qu'Allie m'a trouvé.

http://www.cles.com/itineraires/article/kathleen-raine-une-femme-en-quete

9780856832680

Elle a une façon bien à elle de décrire la vie, la campagne, les moeurs..  C'est vraiment une belle découverte pour moi.  Elle m'enchante..

Voici des extraits de ses hivers de jeunesse dans sa prairie heureuse.

p. 62

"Vivre chaque saison était, dans ce monde lointain, comme un renouvellement de la conscience.  C’était l’hiver surtout qui ayant alors le pouvoir d’isoler chaque ferme, chaque hameau hors du temps, apportait la consolation de la solitude comme un secret ineffable.  L’arrivée de l’hiver avait la grandeur de l’approche de ce Dieu « qui des nuages a fait son char et avance sur les ailes du vent » et dont le souffle vient du Nord.

C’était en ces termes qui disent la grandeur de Dieu – le Dieu des Psaumes, d’Isaïe et de Job, dont nous écoutions, assemblés chaque dimanche, la Parole que nous lisait le pasteur dans la petite église et que je devais ensuite apprendre par cœur – en ces termes que je voyais se déchaîner les éléments, et les tempêtes de neige, charriées par le vent du Nord, s’abattre sans obstacle sur l’immensité de la lande.  À cause de leur puissance, et parce qu’ils incarnaient celle de Dieu, je me réjouissais de la tempête, du vent et de la neige, du givre et du tonnerre :  ils étaient les attributs de la Majesté divine, et l’arrivée d’une grande tempête signait celle de ce Dieu qui « voyageait sur les ailes du vent », conférant à notre maison solitaire, perdue dans les hauteurs, la dignité que leur eût donnée la venue des Elohim.

Nous étions renseignés sur l’approche des tempêtes de neige, non par les bulletins météorologiques mais en observant le ciel au-dessus de nos têtes.  Tante Peggy fermait l’école, afin que ses vingt ou trente élèves puissent rentrer dans leurs fermes lointaines en toute sécurité; elle et moi, nous n’avions qu’à aller de l’école au presbytère;  nous passions par l’arrière-cuisine où les casseroles de fer, encrassées de suie – dans lesquelles nous faisions cuire le porridge, les pommes de terre et la soupe – les seaux, la pelle à charbon, la louche et le tamis à cendres paraissaient tous brusquement transformés en ennemis, d’où émanait une froideur de glace qui se propageait à la peau comme du feu.

Il y a bien des années que je n’ai plus connu, comme alors, les épreuves apportées par l’hiver :  les pieds gelés, ankylosés dans les lourds sabots, les mains rouges, les doigts gourds dans les gants percés, tout le corps malheureux et misérable.  Quand toutes les tâches étaient enfin terminées, Tante Peggy et moi nous pouvions approcher nos chaises du fourneau toujours parfaitement astiqué de la cuisine, où la bouilloire pendait à son crochet au dessus du feux, pour nous préserver du froid, du vent qui frappait, qui cognait aux volets, des voix du vent qui hurlait tandis que la fumée tourbillonnait dans la cheminée.  Et pourtant, toutes ces épreuves de l’hiver semblaient nous faire participer à la grandeur des éléments dont la présence venait hanter notre hameau perdu.

Aucune chambre n’était aussi froide que la chambre bleue du presbytère, par une de ces nuits de janvier;  le lit de plume, dans cette chambre glaciale, était mon refuge et mon seul espoir d’être enfin consolée d’avoir un corps en hiver quand, après ce qui parraissait un laps de temps indéfini, je m’efforçais enfin, précautionneusement, de dégeler mes pieds au contact des autres parties plus chaudes de mon corps, frissonnant jusqu’à ce qu’enfin une sensation de chaleur me parvînt.  Au cours de la nuit, le vent tombe et je m’éveille au silence, à une immobilité aussi absolue que la rumeur qu’elle remplace.   Le bruissement du petit ruisseau au fond du jardin est assourdi, étouffé; la lumière est blanche, projetée vers le ciel gris par une terre transfigurée.  La neige immaculée recouvre le jardin et la lande, les murs de clôture, le rebord des fenêtres; tout a pris une courbe ample et douce, en creux et en crêtes – la forme du vent , des tornades du vent, des rafales, des longues vagues douces et enveloppantes du vent. 

Le vent est un mathématicien subtil, un platonicien qui grave sur la neige le dessin d’images invisibles régies par les nombres et la géométrie.  La maison, scellée par de mystérieuses barricades formées d’une myriade de cristaux délicats, paraît avoir, au cours de la nuit, accédé à une autre existence. 

Notre solitude semble nous avoir marqués d’un sceau, comme si nous tions élus, et transportés par la neige, les nuages de neige et le ciel, à l’abri dans leur refuge.  Tout à l’intérieur, sain et sauf, préservé du dehors – rien de ce que le cœur aimait ne pouvant se dissoudre, se perdre.  Les tasses et les assiettes blanches, ornées d’un mince cercle d’or et d’une feuille de trèfle, les œufs dans le bol, les miches de pain dans la huche, le petit réservoir d’huile de paraffine dans l’arrière-cuisine, les lampes, l’horloge sur le mur, les clochettes mauves des fleurs du cactus de Noël, les chambres vides de la maison elle-même – demeuraient, le temps et l’espace ayant cessé de se diluer, figés dans leur intégrité, leur identité absolue.  Tout ce que j’aimais au monde se trouvait là, circonscrit par cet horizon de blancheur.

 Kathleen_Raine

1908-2003

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