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Une fable écrite par Félix Leclerc

1948

tiré de son livre "Dialogues d'hommes et de bêtes"

publié chez Bibliothèque Québécoise

***

Violette-   Eh! Pissenlit, quoi de neuf chez la reine?

Pissenlit -  Plus bas, folle! Les fleurs sont surveillées.

Violette -   Nous aussi?

Pissenlit -   Toutes.

Violette -   As-tu pu savoir?

Pissenlit -   Non. Personne ne sait rien.  Les glaïeuls montent la garde.

Violette -   Chez elle?

Pissenlit -   Partout.  On craint un enlèvement.  La reine est soupçonnée.

Violette -   Elle?  C'est affreux!

Pissenlit -  C'est justice.  Qu'elle paie, si elle est coupable.

Violette -   Que dit le peuple?

Pissenlit -   Il attend comme vous.  Les jeunes pousses font des calembours, les plus vieilles s'inquiètent.

Violette -   Comment tout cela va-t-il tourner?

Pissenlit -   Une rumeur court même chez les marguerittes...

Violette -   Une rumeur?  Tu m'affoles!

Pissenlit -  Il paraît...enfin...le bruit court...

Violette -  Dis vite.  Quoi?  Personne n'écoute.

Pissenlit -  Penche-toi.

Violette -  Là.  Ensuite?

Pissenlit -  Qu'il y aurait du sang dans cette affaire.

Violette -  Ah! Tragédie!

Pissenlit -  La reine en est bien capable.

Violette -   Pauvre majesté!

Pissenlit -  Chut!

* * *

Champignon -  Holà! Assez!

Violette       -  Surpris?

Pissenlit       -  Qui est-ce?

Champignon  -  Moi.  J'ai tout entendu.

Pissenlit       -  C'est toi?

      C'est personne, c'est le champignon.

Champignon   -  Mauvais sujet, tu calomnie ta reine.  C'est mal, c'est laid et révoltant!

Pissenlit        -  Un peu plus bas, toi, pied bot et un peu de respect! Depuis quand un vulgaire champignon s'adresse-t-il aux fleurs?

Champignon   -  Tu n'en es pas une.

Pissenlit        -  La loi, tu la connais?  Des excuses, enfariné poison! Ou j'appelle.

Champignon   -  Qui?

Pissenlit        -  Jardinier, jardinier...

Champignon   -  Alors? 

Pissenlit        -  J'arriverai jusqu'à toi par les racines et je t'étoufferai, pourriture!

Champignon   -  Je suis une pourriture.  Après?

Pissenlit        -  Bonsoir.  Cale ton chapeau.  La paix!

* * *

Poète -  Mesdames, messieurs, vous êtes ici au parterre des Pousses-Bleues où il se passe des choses très bizarres.  Depuis plusieurs matins, Rose-Noire, la toute distinguée et très gracieuse reine du parterre des Pousses-Bleues, souffre d'un mal étrange qui menace de se propager chez les plantes.

   Lasse, nerveuse, elle n'ouvre sa porte à personne, elle refuse lumière, rosée, abeilles, tout.  Grand est l'émoi chez les citoyens enracinés.  On l'accuse de droite et de gauche comme vous avez pu le constater.  Par contre les «baisseurs», les lis sont immobiles, de vieilles petites pensées réflécissent, et les tendrs giroflées ont l'ordre de prier tout le long du jour comme font les capucines.  Quel est ce tourment qui afflige la reine?

   C'est le matin.  Toute la nuit dernière, le cabinet a siégé d'urgence, à corolles closes.  Seigneurs quatre-temps, ducs Orchidées, géraniums conseillers royaux n'en finissent pas de délibérer.  On veut trouver un chasse-peine à sa majesté souffrante.

   Mais voici apparaître du haut du balcon royal, le grand chambellan, seigneur églantier, qui veut parler.  Il va parler.  Les fleurs tendent leur tige de son côté.

Églantier - Citoyens du parterre des Pousses-Bleues, ne vous alarmez plus!  La reine va mieux.  J'ai une grande nouvelle à vous communiquer.  Pour détruire tout soupçons de détresse et toute fausse rumeur, sa majesté royale est heureuse d'annoncer à son peuple qu'elle le gratifie, ce soir, d'un bal, où elle sera vue de tous.  Voici l'ordre du jour:  papillons d'or et coccinelles, vous êtes priés de sortir et de répandre par tout le pas la nouvelle du bal extraordinaire qui aura lieu ce soir au couchant.  Tel est notre bon désir.  Réjouissez-vous.  Le soleil est levé. 

Poète - En effet, l'églantier est obéi.  Je vois, mesdames, messieurs, sortir de dessous le trèfle dix papillons d'or, précédés de vint-cinq coccinelles jeunes filles et de mille grillons joyeux, s'élever dans les airs, frôler les toits de velours et semer la bonne nouvelles au-dessus du peuple qui applaudit.  Les hérauts de sa majesté ont franchi la butte et les voilà qui s'engagent dans le versant: on les dirait à cheval sur des flocons de brumes.  Ils sont disparus.  La foule des fleurs s'agite.  Si je me retourne à droite, j'aperçois près de la fontaine, les roses d'honneur, les primevères et toutes les jeunesse du pays, s'ouvrir au soleil! pour se faire sécher.  J'imagine que les pois de senteur et les mignonettes seront très en demande aujourd'hui, pour parfumer duchesses campanules, jacynthes à clochettes et toutes les coquettes de la cour.  L'inoubliable jour des craintives petites débutantes est arrivés.  Ce soir, mesdames, messieurs, un bal chez les fleurs...

* * *

À suivre...

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«Écrits d'abord pour être lus à la radio, les récits de ce recueuil ont été publiés pour la première fois en 1949.  Félix Leclerc avait alors déjà connu le succès avec Adagio, Allegro et Adante. Ces Dialogues faisaient plus que confirmer son extraordinaire talent de conteur, ils révélaient un visionnaire dont les préoccupations n'ont fait que gagner en actualité au fil des années.»

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