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triple coeur

Manon Louisa Auger

Leméac

2019

400 pages

*

Quatrième de couverture

Comme Catherine Earnshaw, le célèbre personnage des Hauts de Hurlevent, Émilie Olivier sait qu'on ne peut pas fuir les lieux qui nous habitent. Isolée dans sa grande maison, elle rêve néanmoins sur l'atlas de son père et s'évade sur ses terres à demi sauvages, attendant le drame que sa mère lui a promis. Ainsi, lorsque ses parents l'emmènent pour la première fois chez leurs plus proches voisins, elle est irrémédiablement attirée par la demeure et ses habitants. Or, là-bas, l'espace de chacun se négocie de manière cruelle, et l'air est vicié de passions malsaines. Émilie devra apprendre à y faire sa place, peu importe la façon.

Ouvertement inspiré du roman d'Emily Brontë, de sa poésie, ainsi que de sa vie, ce récit d'apprentissage au féminin teinté d'accents gothiques réinvente l'univers tourmenté de l'écrivaine anglaise pour le transposer magnifiquement dans un territoire canadien, à mi-chemin entre le réel et l'imaginaire.

***

Mon avis

Dès les premières phrases, je me suis laissée prendre dans ces paysages d'herbes longues et de grand vent. Pourtant, je n'ai jamais réussi à lire jusqu'au bout 'Les Hauts de Hurlevents' d'Emily Brontë. Ici, Manon Louisa Auger et son écriture qui glisse si bien, a pu me conduire jusqu'à la fin de son roman.  

«Je suis née au pays du vent. Un pays de hurlevents, là où les saisons s'enroulent les unes sur les autres puis se mettent à claquer comme des draps à sécher avant d'aller s'éparpiller dans les hautes terres. Un pays où les étés se logent farouchement au creux des vallons. L'hiver, le vent et le froid hurlent sans cesse, mais l'été, enfin le silence se fait quelques jours, le temps que les êtres s'appesantissent dans l'air épais et appellent de tous leur voeux le vent à revenir.»

Le temps que dure ce récit, (narré par Émilie Olivier elle-même) le paysage est omniprésent et instable à l'image de ses personnages.

«C'est un paysage d'arbres tordus, chétifs mais résolus, qui balaient le monde d'épines et étouffent quelquefois la lumière du matin, pointant leurs branches telles des mains tendues, suppliantes.»

À propos de 'Année ou Émilie O', la plume et le récit de Manon Louisa Auger, m'ont vraiment conquise.

Émilie est en quelque sorte une héroïne du quotidien, qui arrive toujours à dompter ses émotions. Un rien la rend heureuse, mais aussi peut la mettre en colère. Elle a de la facilité à exprimer l'un comme l'autre. Ses colères envers les frères de Damien qui ont pour la plupart des problèmes de santé mentale; pervers narcissique, manipulateur, méchanceté... Emilie  arrive à faire avec plusieurs situations difficiles. 

Pour elle, la nature est je crois sa meilleure alliée pour traverser autant de coups durs de la vie, que de célébrer les beaux jours. C'est vraiment le personnage pilier du roman. Elle porte en elle cette force tranquille.

*

Les personnages principaux: Émilie Olivier, ses parents, et Marie, leur domestique. Ils habitent la maison 'Aux Trois Vents'.

Dans le Noroît: La maison voisine mais éloignée, y habitent Damien, Patrice, Marianne, et Louis, ainsi que leur père  et une tante qui prend soin de la maison et élève les enfants. Il y a aussi Vincent, l'homme de main et frère de Marie qui travaillent 'Aux Trois Vents'.

Une fois mariée à Damien, le couple auront une fille et un garçon prénommé Année et Olivier.

Vient s'ajouter Isabelle et son fils Félix, épouse de Louis.

Frédéric, le cousin d'Émilie qui revient et repart avec Marianne.

Les lieux:

Le roman se déroule entre ces grands espaces de nature sauvage

d'herbes longues et de vent entre les deux maisons.

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Ici, je vous partage des extraits que j'ai beaucoup aimés:

Page 54 - Une jolie façon de dire que la chaise est très vieille:

«Les yeux embués d'eau, je fis signe que non et me mis à étudier la pièce. Les vêtements de Vincent étaient pliés soigneusement sur une chaise qui semblait  vouloir craquer sous ce faible poids, et malgré tout le foin entassé dans la grange et les efforts de Vincent - des fleurs, désormais séchées et des branches de sapin étaient déposées ça et là, - l'endroit sentait mauvais.

Page 59 -  Ambiance d'humeur et de pluie.

Il plut toute la nuit, et je ne m'endormis qu'à bout de force, bercée par les gouttes tambourinant à ma fenêtre d'un sommeil profond qui submergea tout. Conséquemment, j'eus un mal horrible à me réveiller le lendemain, chaque mouvement m'étant pénible et ma tête retombant sans cesse en arrière, attirée par le néant. < ...>

Puis, peut-être par réflexe, je regardai par la fenêtre et vis des filets de pluie égarés qui ruisselaient en perles, dans lesquelles la lumière se reflétait; ce léger mouvement de vie me ranima quelque peu. Je me levai en soupirant et sortis dehors sans même m'être habillée mais enfilant de lourdes bottes, afin d'admirer les dégâts qu'avait causés la pluie pendant la nuit.

De grandes flaques d'eau remuaient ça et là dans les champs fraîchement labourés. Je crus pendant un instant que je venais enfin de venir au monde et que je voyais véritablement, pour la première fois, mon chez-moi. Je rentrai, m'habillai d'une vieille robe et entrepris un immense ménage dans toute ma chambre et mes affaires, dans mes objets et mes souvenirs.»

Page 137 - (Un temps de bonheur pour Émilie)

«L'euphorie de nous trois (Émilie, Marianne et Marie) pendant plusieurs mois; il nous semblait être enfin tranquilles, délivrés, triomphants, presqu'en paix, capable de créer un monde dans lequel nous serions heureux, jamais inquiétés de quoi que ce soit. L'été fut délicieux, et je devenais de plus en plus amoureuse, comme envoûtée. Il y avait en moi une énergie nouvelle, une force étrange qui m'aspirait vers le ciel, presque toujours sans nuages. J'étais comme un arbuste qui triple sa taille au cours d'un seul été. J'étais l'été, la chaleur, le désir. Marianne et moi allions souvent pique-niquer au boisé près des ruisseaux en cascades, sous les pins, avec Année (sa fille) et parfois même Peter (leur chien) que j'amenais à l'occasion passer quelques jours au Noroît. Nous élaborions des visions de ce que devait être le paradis, semblable en tout point à ce lieu et semblable à ces journées parfaites qui renouvelaient les mêmes promesses de douceur et de félicité chaque matin. Marianne proposait que le paradis soit un lieu où rien ne bougeait, sinon de façon imperceptible, de manière à ce que l'âme n'y soit jamais troublée, et je proposais qu'au contraire tout devait y étinceler et danser dans une sorte de fête grandiose. Elle me répondait que mon paradis serait ivre et étourdissant; je rétorquais que le sien ne serait qu'à moitié vivant, mais qu'il faudrait nous promener de l'un à l'autre pour être véritablement heureuse toutes les deux.»

Page 334 - Mon extrait favori: Après que Marianne fut revenue au Noroît,

« Elle devint moins triste sans Frédéric. Au fil des jours et des semaines, elle reprit des couleurs et m'avoua qu'elle redécouvrait la vie avec un plaisir insoupçonné. Au fil des jours et des semaines, elle reprit des couleurs et m'avoua qu'elle redécouvrait la vie avec un plaisir insoupçonné. Quand elle étendait du linge, elle s'attardait aux chants des oiseaux avec le même recueillement qui était de mise dans une église et semblait, d'un coup, remplie de paix. Elle attirait alors l'attention des enfants sur ces chants. Toutefois, puisque personne ne connaissait les noms des oiseaux, ils en inventèrent pour chaque chant et se mirent à les consigner dans des cahiers auxquels Isabelle ajoutait des croquis: Le chant bleu, le chant du bec jaune, le chant roux ou strié de noir.»

J'ai vraiment hâte de lire son dernier roman.

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 Publié chez Leméac au printemps 2022

C'est d'ailleurs en remarquant ce roman que j'ai eu envie de lire le roman Année ou Émilie O.

 

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