Katherine Mansfield dans la lumière du Sud
Publié chez Acte Sud
2011
189 pages.
Quatrième de couverture: Elle travaille allongée sur une chaise longue, lit ou écrit pour la revue, et c’est tellement agréable qu’à défaut de l’acheter elle envisage de louer la villa pour un an. Dans cette région protégée du vent, les orangers, les mandariniers et les citronniers prospèrent. C’est le Sud par excellence.
De la villa en surplomb, Katherine voit la Méditerranée d’un « bleu de jacinthe foncé », et elle l’entend du jardin. Les maisons sont « toutes colorées dans le soleil ». Des femmes font sécher le linge sur les orangers. « Peut-être le soleil confère-t-il de la beauté à toutes les activités humaines. » Cette lumière, si elle n’apaise le feu de la maladie, agit comme un baume sur ces récentes blessures.
G.B.
* * *
Mon avis : De tout ce que j’ai lu sur Katherine Mansfield, c’est ici que je m’arrête, tellement ce petit livre me semble le plus près et le plus crédible de la sensibilité de Katherine Mansfield. Je viens tout juste de le refermer. J’ai juste envie de le reprendre depuis le début et recueillir au passage des extraits fabuleux. Et il y en a plusieurs.
J’ai mis quelque ‘post-it’ mais cet ouvrage est tellement riche et concis que j’aurais eu l’impression de briser la magie.. Je me suis dit : Je lis et après je penserai à mon billet. Mais j’en ai gardé quelques pages en note.
Mais d’abord je vous copie le Prologue..de Gisèle Bienne.
« Il y a un monde au bord du monde. Il y a un monde qui l’attend dans sa splendeur muette, dans sa lumière magique. Il y a le Sud. C’est vers cet ‘espace libre et ensoleillé’ que Katherine Mansfield, à la recherche d’une chambre d’hôtel, c’une villa, d’un endroit où elle espère guérir, se rend à plusieurs reprises. Elle y découvre Marseille, Cassis et Bandol, San Remo, Ospedaleti et Menton, villes ouvertes sur la Méditerranée, puis en Suisse, Sierre et Montana qu’entoure une mer de montagnes. De façon insidieuse ou poignante, le Nord et le Sud vont désormais entrer en conflit dans son existence quotidienne.
Elle est née en Nouvelle-Zélande et vit à Londres depuis l’âge de vingt ans. Ce qui déclenche son premier départ pour le Sud en novembre 1915, le rend irrépressible et la ‘travaillera’ tout au long de sa brève existence, c’est la mort brutale de son jeune frère. Elle a vingt-sept ans, il en avait vingt et un.
Dans ce Sud apprivoisé, elle ne cessera d’attendre le courrier et les visites de son amant, John Middleton Murry, qu’elle épousera en 1918 après avoir divorcé d’un mari fantôme. Et rarement lettres et journaux d’écrivain n’auront dit avec cette intensité tout ce qu’au fil des jours une femme peut « attendre » d’un homme qui, en tant que directeur de revues littéraires, avait lu, sitôt achevée, chacune de ses nouvelles et rêva avec elle d’une mythique « ferme du bonheur »; n’auront dit dans quelle solitude et quel tissu de contradictions se débat une femme très malade, écrivain avant tout; ni exprimé un amour de la vie d’autant plus énigmatique qu’il émane d’une funambule dansant au-dessus des vagues.
Mes extraits : p. 46
« Elle a besoin d’habiter le temps de l’enfance, de revoir Karori, ses années d’école et de collège, les « feux flambants de l’hiver », les « fleurs abondantes de l’été » - voir, entendre, des musiques, des rires, des voix, des silences, le bouton de porte en cristal ou la poignée en porcelaine blanche, le piano d’ébène, les cadres dorés, des rubans, les tasses à thé, le verger, le jardin de devant, « la grille de la cour qu’on ouvrait avec un gros anneau de fer », l’appui de la fenêtre, la broche d’argent en forme de croissant de lune de sa chère grand-mère, leur directrice d’école qui ressemblait autant à un oiseau qu’à un âne; Elle leur lisait David Copperfield avec une voix si particulière que Katherine l’aurait écouté « des années de suite ».
Tout au long du livre, on remarque que les fenêtres sont présentes partout où écrit Katherine.
p. 65
« Elle pense à nouveau au Héron. Ce sera une demeure sans courants d’air, aux portes et aux fenêtres qui ferment bien, une demeure « aussi honnête et solide » que leur travail à elle et Murry. Mais pour l’instant, c’est la chambre d’hôtel avec son feu dans l’âtre, sa fenêtre d’où elle voit passer les trains sur le viaduc, sa table où s’épanouissent les bouquets de Juliette, giroflées doubles, roses, ou iris bleus, et en contrebas, la mer, ses vagues brillantes, infinies.
Et vers la fin.. Un passage touchant..
« Elle montre à Murry les dépendances de la maison, l’étable avec son alcôve, l’époustouflant théâtre de Gurdjieff, les ateliers, le jardin. Le soir, avant de regagner « la chambre somptueuse », ils écoutent de la musique dans le grand salon.
En montant l’escalier vers dix heures, Katherine est prise d’une quinte de toux. Elle couvre sa bouche de ses mains, le sang coule entre ses doigts. Le souffle lui manque, elle suffoque. Elle réussit à dire « Je crois…que je meurs »- on ense à Tchekhov. Murry l’allonge sur son lit et court chercher un médecin. Il en arrive immédiatement deux. L’hémorragie est impressionnante. Du regard, Katherine implore Murry de rester près d’elle mais les médecins le font sortir, et il leur obéit. Elle voit la porte se refermer. Elle qui éprouve un grand malaise devant les portes fermées doit ressentir, cette fois, de la frayeur. À ce message qu’elle vient de lui adresser muettement, « il ne faut pas me laisser seule », le dernier de toute une série, il n’a pas répondu. À dix heures trente, elle meurt dans les bras du docteur Young.»
p. 186 – Virginia Woolf
‘Et Virginia Woolf, avec qui va-t-elle désormais pouvoir parler de littérature? La nouvelle de la mort de K.M. la surprend. Elle ignorait la gravité de son mal et pensait que son amie l’avait négligée. Katherine lui avait promis de lui envoyer son journal, c’était là une promesse qu’un écrivain peut difficilement tenir, et elle n’avait plus répondu à ses lettres.
« Je rêve souvent d’elle – c’est une étrange réflexion aujourd’hui - , comment la relation avec quelqu’un semble se pousuivre après la mort dans les rêves, et avec une certaine réalité tout aussi étrange », écrit Virginia Woolf à Vita Sackville-West, en 1931. Cette Katherine qui avait tout d’un chat ou d’une poupée japonaise et dont les paroles semblaient prises dans une gangue de silence ou bien sortir d’une nuit insondable demeure pour elle une énigme, d’autant qu’elle avait jadis mené une vie aventureuse tandis qu’elle, Virginia, a toujours été respectable.
14 octobre 1888 - 9 janvier 1923
Préface de Marie Desplechin


