Quand le bonheur arrive
Pocket Junior
Littérature allemande
1997
227 pages
Quatrième de couverture: Halinka, douze ans, a été placée dans un foyer en Allemagne, peu après la guerre. La vie y est faite de privations et de solitude. La nuit en cachette, l'adolescente se réfugie dans le grenier de l'institution pour écrire dans son cahier, véritable "livre de pensées" auquel elle confie ses espoirs et ses rêves.
Mon avis: Un roman difficile à refermer. L'auteure nous fait bien ressentir à travers Halinka et les autres filles du dortoir, les sentiments de privations et d'abandon avec lesquels elles doivent affronter leur quotidien. Je crois que c'est la raison pour laquelle, Mirjam Pressler a choisi le dortoir comme lieu. Ainsi chaque soir, nous entrons dans cette vie communautaire et en même temps dans la tête de Halinka. Elle nous raconte ses trucs pour s'endormir, ses émotions, les mensonges qu'elles s'inventent pour colorer sa réalité, ou serrer les dents pour se protéger.
Le dortoir contient 8 lits. Les occupantes en sont les personnages principaux: Elisabeth, pas très gentille, jalouse, égoïste et sournoise. Suzanne, bonne nature, celle qui fournit les bonbons. Inge, personnage secondaire. Dorothea qui a une bosse dans le dos et fait tout ce qu'Élisabeth lui demande et qui comme seul possession chérit sa boîte à trésor dont elle garde la clé dans son cou. Jutta très effacée et Rosemarie. Renata qui ne parle pas beaucoup; voisine de lit de Halinka.
Au fond ce roman pourrait se jouer au théâtre. Le lieu principal où on apprend à connaître ces petites filles qui ont entre 10 et 13 ans, est essentiellement le dortoir. Quelques scènes dans la salle à manger et le fameux coin secret de Halinka.
Extrait
" Je compte et recompte, mais cela ne sert à rien. Je n'arrive pas à dormir. Les soirs et les nuits au foyer sont ce qu'il y a de pire. Surtout quand on a du mal à s'endormir. Plus je m'y efforce, moins j'y parviens. Je décide donc d'aller rejoindre mon coin secret. Aussitôt je me sens mieux. Mais j'attends encore quelques minutes pour être sûre que tout le monde dort bel et bien.
C'est dans mon coin secret que je cache mon livre de pensées où je note toutes les phrases importantes qui me viennent à l'esprit. Je ne suis pas idiote au point de laisser mon livre dans la chambre pour qu'une fille le trouve. Élisabeth, par exemple. Je sais très bien ce qui se passerait à ce moment-là. <...>
Je pourrais retrouver le chemin de mon coin secret en dormant, j'y suis déjà allée tant de fois. Parfois j'emporte avec moi livre, crayon et papier pour écrire à Tante Lou. Souvent, je lui écris une lettre le soir, mais je l'envoie rarement. Je ne veux pas qu'elle se fasse encore plus de soucis à cause de moi. <...>
Je sais qu'elle dorment toutes maintenant, même Rosemarie. Sans faire de bruit je quitte mon lit. Prévoyante, je prends un crayon et mon cahier de maths. Je viens à peine de le commencer, je pourrai donc facilement arracher les deux feuilles au centre au cas où j'aurais envie d'écrire à tante Lou. Dans le couloir je rase les murs, car il y a plusieurs lattes de parquet qui craquent au milieu. La nuit surtout cela fait beaucoup de bruit. La grande horloge indique qu'il est presque dix heures.
<...>
Ici, dans le grenier où sont rangés nos valises, il fait noir, car l'immense toit n'a que deux petits vasistas. Ils suffisent peut-être pour aérer, mais sont cependant inutiles, car l'air passe très bien entre les tuiles. ...
J'ai fauché les bougies l'hiver dernier sur différents arbres de Noël et couronnes de l'Avent, ceux des salles de classe, ceux de Mlle Urban(la gardienne du foyer) et ceux de notre foyer. Quant aux alumettes, je les ai prises chez Mme Breitkopf (la femme du concierge) qui en a toujours dans sa poche de tablier. <...>
J'allume une bougie, une des grosses. ... Tout au fond, sur la pente du toit, je me suis aménagé un petit espace. J'ai empilé plusieurs valises, un peu en désordre, pour que l'endroit n'ait pas l'air de cacher quelques chose. Derrière le mur de valise il y a une vieille couverture de laine grise aux bordures marron. Tante Lou a la même, mais pas trouée. Quand il fait chaud je m'assois sur la couverture, et quand il fait froid, je m'emmitoufle dedans. C'est une belle place, sourtout avec une bougie allumée. J'ai l'impression alors d'être dans une petite caverne. Je ne vois plus qu'une poutre et le mur de valises.
Ce grenier est vraiment un formidable refuge.
Je pose la bougie sur la couverture et sors mon livre de pensées de sa cachette faite de quelques vieilles briques. En fait, c'est un album de poésie. Tante Lou me l'a offert l'année dernière pour mon anniversaire en me disant: «Demande à tes amies de t'écrire quelque chose, Halinka. Plus tard, quand tu seras une adulte, tu seras contente de le feuilleter et de te souvenir d'elles.»
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Non, je ne veux pas avoir d'amies, et encore moins me souvenir d'elles plus tard. <...> Je prends ma boîte de senteur secrète, un pot de colle. La colle est encore assez fraîche, je l'ai dégotée il y a deux semaines à peine, j'ai alors jeté l'ancien qui ne sentait plus presque plus. Je dévisse lentement le couvercle et approche le pot de mon nez. J'adore ça, renifler la colle. Quelle odeur! Un peu comme de la frangipane, et puis quelque chose d'étranger, de mystérieux. Quand je sens la colle, j'oublie le foyer et tout le reste. Je ne savais pas, avant, que ça existait, une odeur aussi fantastique, jusqu'au jour où nous l'avons utilisée avec Mlle Urban pour fabriquer des choses pour Noël. Parfois j'étale un petit peu de colle sur le dos de ma main avec le pinceau qui est dans le pot, avant d'aller me recoucher. Comme ça, je peux la sentir encore un peu."
*
On peut constater par ces bouts de texte du chapitre IV, tout l'inconfort vécu par ces petites filles. Leur souffrances intérieures que la vie leur a imposées. Un mal nécessaire ou un bien souhaitable???
Je me suis attachée à ces personnages aussi vrai que nature. Surtout Halinka, puisque c'est LE personnage principal du roman. Ce chapitre donne un bon apperçu de l'essentiel du roman. Mais il y a aussi des moments tendres, Halinka, s'accroche à l'infiniment petit! Un rien l'émerveille. Aussi, elles sait se défendre, se protéger... sait comment prendre soin d'elle. Elle est débrouillarde, astucieuse et courageuse, prend des risques.
Les autres personnages secondaires sont:
* M. et Mme Breitkof, le concierge et sa femme qui surveille les corvée de vaisselle.
* Mlle Urban qui habite le foyer, elle n'a pas de famille, mais une amie qui vient assez souvent. Les enfants du foyer l'appellent «la mauve-grise MondieuMondieu».
* Mme Schmuck, la cuisinière.
* Et la fameuse "Tante Lou" qui brille par son absence. À se demander si elle existe vraiment???
Le soir avant de s'endormir, elles embrassent leur doudoux, leur réconfort...leur bouée.
La poupée d'Élisabeth, la boîte à trésor de Dorothea, la couverture ramassé en chiffon dans la main de Rénata qu'elle colle sur sa bouche, Halinka a un livre chouchou "Huckleberry Finn. Quand elle lit des passages, elle y est elle aussi avec les personnages! :) Elle a de la 'méthode' comme penser à de belles choses pour chasser ses craintes, notamment imaginer les orchidées, car elle n'en a jamais vu ou compter dans sa tête, sinon elle monte au grenier et parfois l'odeur de la colle qu'elle ramène juste un peu sur sa main.
Une dernière appréciation. Ces petites filles habitent un foyer, mais les dirigeantes sont quand même très humaines. Il n'y a pas de violence, de coups.. Les seules punitions sont les corvées de vaisselles ou aider à la cuisine Mme Schmuck, qui s'avère parfois très satisfaisant... :)
Vous aurez compris que ce roman fût un coup de coeur pour moi et je lui donne un 10/10! Évidemment, je ne vous dis pas tout! Les chapitres s'enfilent les uns aux autres comme des perles et la fin est reliée par un ruban encore plus fin et noué en boucle!
Merci et vivement un réédition! :)

